Lundi 10 novembre 2008

La plupart  des mythologues sont d'accord sur le fait que les mythologies et légendes ne sont pas que le fruit d'imaginations débridées mais reposent sur une réalité affectée par les déformations inhérentes à la chaîne des transmissions orales.
Ainsi des tapis volants du Moyen-orient ou certains croient déceler les souvenirs confus de civilisations pré-historiques à la technologie avancée (Cf Atlantide, Terre de Mu, etc...).
D'autres, plus prosaïques, croient y déceler les souvenirs d'expériences de transports dans l'espace et le temps dus aux hallucinogènes, expériences corroborées par l'etnologue Carlos Castaneda qui étudia les civilisations amérindiennes.
C'est après lecture de Castaneda que j'ai écrit la nouvelle qui suit:
" VIRARIKA  Le Prophète"

Par ZEF0
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Lundi 10 novembre 2008

Croyez-vous au voyage astral? ? ?
c'est à dire au voyage de votre double éthérique qui quitte momentanément votre corps physique?
Lisez plutôt cette nouvelle:


VIRARIKA  LE  PROPHETE

 

 

« Exeter, le 2 août 1999

 

                                     Virarika, mon frère, l’Angleterre est un pays abominable. La pluie est ici une cause de pesanteur, d’ennui, d’obsession. Les nuages courent, courent, couvrant le ciel d’une couleur de plomb. Combien je regrette la luminosité des hauts plateaux de notre pays. Etudier les langues européennes…Quel oiseau fou a semé cette graine dans ma caboche d’indien ? J’enrage, mon frère, d’avoir cédé aux instances de mes professeurs de Mexico. Tout me semblait si facile là-bas, tout me pèse ici !

Virarika, mon frère, ne te laisse pas embobiner toi aussi ! Crois ton aîné : Rester sur les hauts plateaux pour y récolter les boutons de peyotl est une vie préférable à celle à laquelle on veut me destiner. Que m’importent aujourd’hui ces projets de voyager par tout le monde pour dialoguer avec tous ces peuples dont j’aurais appris la langue. Travail d’esclave que celui d’interprète, mon frère. Traduire des phrases compassées, vides et creuses… ou des détails techniques qui me laissent de marbre, pouah !

Les voyages du peyotl m’ont tourné la tête, mon frère ! Petite Fumée, notre médecine-man m’a tant fait voyager sur les ailes du condor que j’ai voulu parcourir le monde.

Virarika, mon frère, le monde si joli de là-haut lorsque j’étais condor planant sur les villes et les steppes, le monde m’a beaucoup déçu depuis que me voilà en Europe dans cette Université que je me réjouissais de rejoindre et où je m’ennuie un peu plus chaque jour… »

 

La missive était parvenue ce matin à Virarika. Il froissait entre ses doigts terreux l’enveloppe bleue, toute écornée, que Lièvre Agile lui avait tendue en plissant de mille rides les pattes d’oie de son faciès basané d’homme du «Courrier» des hauts - plateaux. Lièvre Agile était un coureur de savanes. Chaque jour il parcourrait les hameaux de l’Alti-plano en suivant son mulet pelé et galeux qui connaissait tous les sentiers ravinés, tous les raccourcis vertigineux, tous les abris de pierres plates. Ces abris de pierres plates que Lièvre Agile maculait de son éternelle chique lorsque là-haut tonnait Manitou et qu’il fallait qu’il interrompe son éternelle pérégrination de villages en villages pour porter aux indiens, ses frères de race, les nouvelles du monde.

Virarika relu ce pli que lui faisait parvenir son frère aîné. Quel étrange langage !

Le soleil d’août lui chauffait le crâne, aux cheveux ras, sous lequel mille idées se croisaient. Il se souvenait de l’exubérante liesse de son frère lorsque les autorités administratives de l’Université avaient accédé à sa demande de bourses exceptionnelles pour poursuivre ses études en Europe. Il le voyait encore entamant une danse du scalp effrénée en apprenant qu’il était accepté à l’Université d’Exeter ! Il se souvenait du sentiment d’envie  qui l’avait alors submergé. Aurait-il, lui aussi, cette même incroyable chance ? Pourquoi pas, après tout ! N’était-il pas aussi doué que son aîné pour les études. L’instituteur du village n’avait-il pas déclaré :

« - Ton frère était un condor, Virarika… mais toi tu es un aigle ! »

Et voilà le courrier du condor… qui le laissait abasourdi.

Il regarda la lettre qu’il froissait entre ses doigts ocres. Cette dame souriante coiffée d’une couronne était-elle mauvaise messagère ?

Virarika venait d’avoir dix sept printemps et sous le soleil d’août mexicain il menait paître quelques moutons et deux alpagas dans la montagne en attendant que recommence l’école. L’école, pour lui, c’était le monde des merveilles. Apprendre était pour lui une source de bonheur. L’école lui avait donné les clefs d’un monde que lui avait fait entrevoir Petite Fumée, le médecine-man.

Petite Fumée était un grand sorcier. C’était quelque chose comme un arrière-grand-oncle à Virarika qui recherchait assidûment sa compagnie. Lorsque les premiers poils étaient venus duveter sa lèvre, Petite Fumée lui avait fait faire son premier voyage.

Ce soir là Virarika n’avait pas quitté sa case enfumée, toute imprégnée de l’odeur douceâtre du peyotl mais il était sûr cependant d’avoir plané, vif comme l’éclair, sur l’alti-plano et il gardait aujourd’hui encore  le souvenir émerveillé des lumières de la ville scintillant sous son regard incrédule.

Petite Fumée, énigmatique et muet, avait seulement ricané quand Virarika ébloui et défaillant lui avait jeté, en revenant à lui, un regard interrogateur effrayé.

« Herbe du voyage » avait seulement énoncé, quelques jours plus tard, Petite Fumée, en se penchant au pied d’un buisson épineux et cueillant un petit cactus qu’il avait montré à Virarika.

Depuis Virarika avait grandi et il avait appris à connaître le peyotl que Petite Fumée récoltait pour sa médecine et pour les laboratoires pharmaceutiques des blancs, le peyotl qui permettait de si fulgurants voyages.

Cela faisait quelques années maintenant que Virarika sur les  traces de son frère aîné avait expérimenté l’étrange médecine de son arrière-grand-oncle. Il avait grandi et poursuivi  ses études à la ville avec une facilité déconcertante. Il avait continué, sous le contrôle de Petite Fumée, ses voyages de découvertes qui, aux étrangers occidentaux, n’auraient semblé  être qu’une fantasmagorie rêvée. Virarika, lui, avait souvent médité seul dans la nuit sur les hauts plateaux en gardant ses moutons sous le regard des étoiles. Il avait appris à l’école que l’étoile qui brille dans l’air froid nocturne, ce minuscule point scintillant participait de l’étoile qui vivait il y a des millions d’années. La science lui avait appris que l’étoile actuelle, matérielle, d’aujourd’hui, ne serait vue sur Terre que par ses descendants dans quelques millions d’années. Regarder une étoile, se disait Virarika, c’est voyager dans le Temps ! Tout son peuple était depuis toujours pénétré de la pensée que nous sommes liés et formons un tout avec l’Univers entier, avec notre système solaire, avec notre terre et surtout avec la Nature qui nous environne. Virarika, en outre, savait que notre essence est continuellement traversée et influencée, quoique à notre insu, par les irradiations vitales de toutes ces sphères. Aussi ne s’étonnait-il pas trop de certaines perceptions mystérieuses de ses nerfs ni même de certains pressentiments extraordinaires qui le visitaient parfois dans l’état second dans lequel il plongeait lorsque Petite Fumée lui accordait la récréation du Voyage. Son frère, l’Inglès, avait vaincu les liens de l’Espace. A sa suite, Virarika avait plané en bien des lieux de la planète, et depuis qu’il étudiait à Mexico il avait cru en localiser quelques-uns dans les livres. Du moins avait-il, au vu des illustrations de ses livres de géographie, cru avoir des réminiscences d’ambiances ressenties et des impressions de déjà vu. Ainsi songeait Virarika, tortillant entre ses doigts bruns l’étrange courrier de son frère. Le soleil déclinait à l’horizon qu’il était toujours accroupi sous la dalle de basalte qui lui servait en quelque sorte de parasol, surveillant d’un œil distrait son troupeau et pensant à son frère là-bas en Europe, au-delà de cet océan noir et sombre qu’il se souvenait avoir survolé l’autre nuit. Quand le soleil sombra derrière les collines bleues il se leva lentement et lança un coup de sifflet strident pour rassembler ses bêtes. Il revint en rêvassant vers le hameau, ferma d’une chevillette la bergerie, rentra dans sa fermette et s'installa, les yeux ailleurs, devant l’écuelle de haricots rouges que lui avait réchauffés sa mère dont la tête anxieuse émergeait seule d’un poncho aux couleurs vives sous lequel s’activaient invisibles mais virevoltantes et efficaces, des mains agiles.

« - Que pasa Virarika ? » fit-elle perspicace

« - Un corriere de mi hermano.

- Que dice ?

- Que llueve, llueve, llueve…

- Hay ! ! ! » fit seulement la mama. En digne héritière des Fils du Soleil elle ne s’étonnait pas que cela suffise à rendre si malheureux, si mal en train, ses enfants.

Sans autre commentaire, après s’être torché les lèvres d’un revers de la main, Virarika se leva, se dirigea vers la porte et laissa tomber d’un air de fausse nonchalance :

« - Voy a ver Grand Padre ».

Grand Padre  était le sobriquet familial du médecine-man. Virarika allait souvent le voir, le soir après le souper, mais sa mère ne fut pas dupe. Ce soir il avait besoin d’un conseil. Elle le devinait.

La tanière du Grand Padre était de l’autre coté de la place. Virarika traversa l’espace poudreux où cavalaient quelques chiens errants et se dirigea vers la fumée bleue qui s’échappait du toit trapu de l’antre du médecine-man.

« Hawak ! » fit Virarika en franchissant sans autre manière le seuil.

Petite Fumée, assis en tailleur près de son âtre,   suçotait  son inséparable pipe.

Virarika s’inclina devant lui en un imperceptible salut et sortant de son pourpoint élimé la lettre bleue la tendit à l’ancêtre. Petite Fumée ne savait pas lire. Il saisit cependant le pli dans sa main parcheminée, sembla la palper un instant…  son sourcil se fronça soudain.

« - Que dice ? » fit-il.

« - Que llueve ». fit Virarika.

Petite Fumée resta songeur un long moment. Puis regardant fixement  le jeune indien il laissa filtrer de ses lèvres crevassées la plus longue phrase que celui-ci ne l’ait jamais entendu proférer :

« - Necessito de ir y ver lo que se pasa ! ».

Virarika en fut tout saisi. Il comprit aussitôt que le vieil homme était inquiet. D’ailleurs il s’était levé et se dirigeait vers le pot aux médecines.

Virarika savait ce que cela signifiait. Le cérémonial du peyotl ne manquerait pas de suivre ; il sut aussitôt ce qu’il devait faire. Il décrocha d’une crédence une marmite noire de suie qu’il remplit aux trois-quarts d’eau sous  l’outre de peau de chèvre pansue pendant au mur. Il posa la marmite sur le trépied et mit quelques bûches au feu pour activer les flammes.

Petite Fumée s’était rassis. Il rendit la lettre bleue à Virarika et resta un moment dans ses pensées. D’une petite gourde qu’il portait en sautoir à même la peau tannée de son torse sous sa chemise à carreaux il emplit un gobelet de bois de gaïac gros comme un coquetier qu’il tendit à Virarika :

« - Bebe ! ».

Le jeune homme s’exécuta. Il connaissait le rite. Cet alcool d’agave chargé d’épices et de médecines allait l’anesthésier en quelque sorte, puis quand l’eau bouillirait dans la marmite Petite Fumée y lancerait quelques grosses pincées de fleurs de peyotl. Quelques verres d’alcool, quelques gorgées de tisane lorsque celle-ci serait bien réduite au fond de la marmite où elle chantait déjà et il s’embarquerait pour un long voyage après que Petite Fumée lui ait  soufflé quelques   volutes           de son calumet dans les narines.

« - Her-ma-no » épela Petite Fumée d’une voix forte en le regardant fixement au fond des ses yeux larmoyants qui vacillaient maintenant.

 

L’aigle royal filait comme la flèche dans l’obscurité silencieuse. De ses yeux d’or Virarika contemplait l’océan moutonneux qui  reflétait un ciel noir et sombre. Ses ailes puisantes le propulsaient droit vers l’ouest, là d’où nul aigle ne pouvait revenir. Il volait toujours, l’aigle Virarika puissant et solitaire. L’écume de l’océan se mêla aux nuages venus à sa rencontre… et Virarika perdit notion du Temps et de l’Espace. Là-bas sur l’alti-plano,dans son logis enfumé, le médecine-man se penchait attentif sur le corps en transe de l’adolescent choisi par les Dieux… Virarika, le prophète.

Il fallait qu’il aille à la rencontre de «  su hermano » , son frère… que lui le vieux sorcier avait senti en danger. Il fallait qu’il le contacte, qu’il prophétise et qu’il le mette en garde. L’Herbe du Voyage permettait cela… Petite Fumée le savait. Il l’avait appris de son père qui le savait lui  même du père de son père.  Quelques blancs curieux voulaient connaître le secret. Petite Fumée se souvenait de la voix des ancêtres qui disaient : « - Blancs, langues fourchues ! ». Il avait scellé ses lèvres. Il était content de l’avoir fait. Maintenant les jeunes de la tribu allaient accéder aux connaissances des blancs. A eux il transmettrait son secret, celui de l’Herbe du Voyage. Déjà il avait permis aux deux frères de voyager de par le monde. Le Condor et l’Aigle avaient brisé les chaînes de l’Espace. L’enveloppe charnelle de Virarika était ici plongée dans une catalepsie rigide, son âme voguait sur l’océan. Mais Petite Fumée voulait aller plus loin. Il se pencha sur le visage de l’adolescent et lui souffla derechef dans les narines la fumée bleue de son calumet. Le corps eut un spasme, les yeux s’exorbitèrent.

(à suivre)

Par ZEF0
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Lundi 10 novembre 2008

suite de la nouvelle :"Virarika"

 

« - Ma-ña-na ! » articula Petite Fumée en y mettant toute sa ferveur sans lâcher de ses yeux fixes ce regard hébété.

Virarika planait au-dessus des eaux. Il vit rosir l’Orient. Un grand souffle emplit son poitrail. Il vit blanchir les falaises d’un pays vert. Avant qu’il n’eut le temps de s’étonner il fut dans une pièce étroite aux murs grisâtres couverts d’étagères vides et son frère était là qui fixait le plafond, allongé sur un lit étroit, fumant une cigarette.

Un aigle là-haut planait au dessus des nuages… mais son œil d’or était ici au bloc 3 de l’Université d’Exeter réservé aux étudiants étrangers. Et cet œil d’or contemplait son frère, étendu sur sa couche, rêveur. Au pied du lit une malle ouverte, aux trois-quarts remplie. Virarika pressentit instantanément : «  Hermano prépare son retour ».

Au même instant, là-bas sur l’alti-plano Petite Fumée se penchait à nouveau sur l’adolescent étendu de tout son long sur le sol de terre battue et lui soufflant dans les narines une âcre bouffée, murmura :

« - Ma-ña-na ».

L’Aigle aux yeux d’or se mit à tournoyer, haut dans le ciel d’Angleterre. Sa vue se brouilla. Il poussa un cri sauvage et se lança dans de folles arabesques. Sur l’écran de sa conscience il vit un bateau quitter le port… et qui suivait le soleil déclinant. Une oppression insoutenable lui tenaillait le poitrail. L’Aigle Virarika tournoyait toujours. Il vit le navire s’enfoncer dans la nuit… il vit le navire s’enfoncer dans les flots.

 

Virarika ouvrit un œil hagard. Il était seul dans la hutte. Un épais manteau d’alpaga le couvrait de la tête aux pieds. Le feu se mourrait dans l’âtre. Il était chez Petite Fumée. Le souvenir lui revint aussitôt et son cœur bondit d’allégresse. Il se souvenait du bateau qui sombrait. L’Aigle Virarika avait alors poussé un cri terrible. Son œil d’or avait plongé vers son frère qu’il savait menacé. Un étourneau était venu frapper à la fenêtre de la petite chambre, porté par une rafale. El Inglès avait sursauté et marmonné :

« - Mauvais présage, aurait dit Petite Fumée… »

El Inglès était resté superstitieux malgré son vernis occidental. Jamais il ne négligerait un tel présage. L’œil d’or de Virarika lisait en lui comme en un livre ouvert. Il le vit sortir des livres de ses malles et les ranger sur les étagères.

 

 

« Exeter le 18/O8/99

 

                             Hermano mio,

 

             Le 15 Août j’avais fait mes valises. J’avais brusquement décidé de retourner au pays. L’Aigle aux yeux d’or se serait-il changé en étourneau ?

Je sais, mon frère, que Petite Fumée peut te faire voyager dans l’Espace tout comme moi… mais en étourneau ! ! !  ce serait bien étrange.

Quoiqu’il en soit ce petit oiseau m’a sauvé la vie. Le bateau que je devais prendre a sombré en mer. Petite Fumée a des pouvoirs bien puissants !

Je sens confusément que c’est lui qui m’a prévenu.

Comment a-t-il su ? comment a-t-il pu ?

Je viens de lire un auteur Français, le docteur Alexis Carrel qui pensait que :

« Certains individus paraissent susceptibles de voyager dans le Temps ! ».

Il y a plus d’un demi-siècle qu’il écrivait cela !

Voyager dans le Temps, Virarika ! Imagines-tu cela ? ? ?

C’est pour l’heure que tu mériterais ton nom : Virarika, le prophète ! ! ! »

 

Virarika riait à gorge déployée sur la place du village.

Il riait en lisant la lettre bleue que venait de lui remettre Lièvre Agile.

Il riait parce que son frère allait bien.

Il riait parce que c’était un peu grâce à lui, qu’il allait bien.

Il riait parce qu’il savait des choses que son frère ne savait pas !

                                                                                                                      FIN

Par ZEF0
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Samedi 25 octobre 2008

" OUISTITI "  est une nouvelle dont vous trouverez la génèse dans la page suivante de mon blog



.

OUISTITI

 

« Ouistiti ? »

Il détourna obliquement les yeux cherchant à apercevoir la gamine. Bien sur, il l’avait instantanément reconnue à sa voix gracile et mal posée. La frange de ses cheveux blonds entra dans son champ visuel.

Bloqué dans son appareillage, le corps incliné en arrière, c’est tout ce qu’il aperçut d’elle qui arrivait sur son fauteuil médicalisé.

« Ouistiti ? Tu dors ? » questionna-t-elle.

Non, il ne dormait pas. Il était là, planté comme un hanneton, depuis qu’une infirmière l’avait roulé sur la pergola afin qu’il profite du soleil printanier. Il rêvassait depuis un bon moment déjà, appréciant la tiédeur des rayons sur sa figure imberbe d’adolescent. A peine installé il avait goûté le parfum tenace des glycines et s’était amusé à regarder trembloter les feuilles vertes et les lourdes grappes bleues, au moindre souffle de vent. C’est tout ce qu’il avait dans son champ visuel : Un pan de ciel bleu sans un nuage, frangé là-haut d’un liseré de glycines.

Colette, l’infirmière avait incliné d’office son siège en position de repos. Le temps qu’il réagisse, elle n’était plus là. Et il était resté là… hanneton épinglé, incapable du moindre geste, du plus petit mouvement. Il aurait préféré pourtant qu’elle n’incline pas son fauteuil à bascule comme il l’appelait par dérision… mais elle n’était déjà plus là, courant vers un autre patient.

Ah ces infirmières ! toujours pressées.

Colette était aide soignante, mais il les appelait toutes : infirmières. Il voyait bien que cela les valorisait, qu’elles en étaient un peu flattées quand même. Pourquoi ne pas leur faire ce petit plaisir ? se disait-il. Après tout, c’était elles qui le soignaient. Il y avait aussi des infirmières, bien entendu. Et lui, qui ne vivait que par le regard, était très attentif à chaque détail de ce qui pénétrait dans son champ visuel. Il avait bien remarqué les badges bleus ou roses selon la fonction. Mais, pour lui, il ne voulut pas faire de différence : comme dans les boîtes de dragées… roses ou bleues… c’était des dragées. Ici, c’était des infirmières…Point !

« Ouist ? »

Mais que lui voulait la chipie ?

« Ouist, tu as été à la piscine ?

Hi-er ! » épela-t-il.

« Pas celle des soins ! » fit-elle,agacée  « Celle de la terrasse ? ».

Incorrigible gamine ! Comment pouvait-elle énoncer des stupidités pareilles…

Une piscine, ce petit bassin ! Il eut un brusque sentiment de révolte, mais se gendarma aussitôt. Elle était bien gentille de venir rompre sa solitude. Sans doute s’ennuyait-elle aussi. Dans ce monde d’adultes, elle agaçait souvent par ses interventions maladroites et, sans être ouvertement rabrouée, elle se sentait un peu exclue. C’est sans doute pour cela qu’elle s’accrochait souvent à lui …

à lui qu’elle avait baptisé : « Ouistiti ».

«Ouistiti ! »… Avec ses jambes et ses bras malingres et son visage qu’il devait plisser dans les efforts de la conversation, ca n’était pas si mal trouvé, s’était-il dit avec un sens de l’humour qui ne l’avait jamais quitté.

Cela faisait maintenant six mois qu’il se  « rétablissait»  dans cet établissement de soins spécialisés accueillant les handicapés moteurs et les polytraumatisés. « Rétablissait »… Quand le docteur employait ce terme il grimaçait imperceptiblement. Il savait bien, lui, que son mal… inexorable… progressait.

« Pourquoi tu ne me regardes pas ? » fit la voix sous la frange.

«Peux pas!» articula-t-il.

« J’ai été à la piscine, sur la terrasse poursuivit-elle  J’ai fait le tour sur mon fauteuil. L’eau est bleue ! bleue! C’est pas profond! C’est une piscine pour enfants. »

Il sourit. Il imagina la gamine virevoltant entre les sièges de rotin, là-bas autour du bassin décoratif près duquel il prenait parfois le frais.

Aujourd’hui Colette lui avait choisi un coin plus abrité, sans doute.

«Du mon-de ?» demanda-t-il.

« Ouais…un peu…La mémé au chapeau de paille, qui lit. Et pis, le général Moustache qui écrit des cartes ».

Il sourit. Le «général Moustache» était un romancier podagre qui n’en finissait pas de noircir du papier: Sans doute un ultime roman… pas des cartes postales. La mémé ? Ce pouvait être Mademoiselle de Poulpiquet sous son canotier à ruban de soie grège, plongée dans l’Imitation de Jésus-Christ…ou Madame Robin qui dévorait un nouveau roman sous son chapeau de paille à larges bords.

Il s’amusa un instant à considérer que la scène rapportée pouvait être plus riche qu’une scène réellement vécue  car il avait ainsi le choix des personnages.

Il imagina le bassin bleu sous le ciel bleu, les vaguelettes qui plissaient la surface de l’eau et déformaient à l’œil la mosaïque du fond. A gauche, vers la haie de troène, Monsieur Branchu, le stylo à bille dévorant la ramette de papier blanc. De l’autre coté, les genoux serrés, tassée sur son fauteuil de rotin, les cannes anglaises en croix sur la table de pierre, absorbée dans son ascèse, Mademoiselle de Poulpiquet…ou alors, le stylo levé, les yeux au ciel, cherchant l’inspiration, notre romancier, placé cette fois à l’abri du rhododendron… et en face, en plein midi, Madame Robin mouillant son doigt des lèvres avant de tourner la page.

Il eut un petit rire sec.

« Pourquoi tu ris ? »

Tiens, la gamine était toujours là ! Il ne voyait plus la frange d’or de ses cheveux blonds. Elle s’était déplacée, silencieuse, sur ses roues caoutchoutées.

« Co-lette ! » essaya-t-il d’appeler

« J’vais la chercher ! » fit la gamine.

 

« Qu’est-ce qu’il y a Sébastien ? ».

La gamine avait « surfé » sur ses roulettes. Colette arrivait, prévenante.

« Le-vé » fit-il. Et, dès qu’il eut redressé son buste, il se précipita avant qu’elle ne s’échappe :

« Bas-sin ».

« Tu veux le bassin ? » s’étonna Colette.

« Jar-din ! » fit-il, agacé qu’elle n’eut pas saisi d’emblée sa pensée.

« Ah ! tu te trouves seul mon petit Sébastien ! Allons-y ! on va voir s’il y a quelqu’un de l’autre coté".

Elle entreprit de le pousser sur l’allée sablée qui contournait le bâtiment.

En tournant le coin du pignon, l’œil vif de Sébastien  engloba la scène et sa mâchoire, de stupéfaction, décrocha un peu. La scène était plus vraie qu’il ne l’avait imaginée : Le « général Moustache » était planté sous le rhododendron resplendissant de ses bouquets roses et mauves et il noircissait ses pages. Madame Robin, en face, lisait et, près de la table de pierre, les mains enveloppées de bandages, Mademoiselle de Poulpiquet, véritable figure de stigmatisée semblait absorbée dans la prière.

« Mon imagination est créatrice ! . Ils sont là où je les ai mis ! ! ! »

Cela résonna comme une évidence redoutable et splendide dans la boîte crânienne de Sébastien.

Il en eut un hoquet.

« Ca va ? » s’enquit Colette, en se penchant vers lui. Il baissa les paupières pour acquiescer.

Madame Robin leva les yeux de son livre comme ils arrivaient près d’elle.

« Bonjour Sébastien ! Tu viens me faire la visite ? ».

Il sourit.

D’habitude, c’est elle qui venait le voir et lui tenir compagnie dans sa chambre.

Elle s’était prise d’amitié pour cet adolescent terriblement marqué dans sa chair par cette maladie de la pierre qui sclérosait ses membres, le statufiant peu à peu. Il s’exprimait avec beaucoup de difficultés mais son regard vif et intelligent «écoutait» tout ce qu’elle disait et, Madame Robin, que des rhumatismes déformants avaient rendu invalide depuis de nombreuses années, s’était réfugiée dans la lecture et n’aimait rien tant que de faire partager sa passion en dissertant interminablement. Sébastien était l’auditeur rêvé. Elle lui avait prêté ses romans et lorsqu’il en avait lu un, elle le lui commentait en long, en large et en travers. Il ne l’interrompait jamais… mais…ô ravissement de la vieille dame, il semblait acquiescer aux analyses de Madame Robin, qui, professeur de lettres, buvait du petit lait devant ses airs intéressés et approbatifs.

« As tu- lu : L’Alchimiste ? » s’enquit-elle.

Il fit, des paupières, signe que oui.

« Bon fit-il…Bon…Bon ! ».

Elle sourit, aux anges. Elle aussi avait beaucoup apprécié le roman de Paul Coelho qui venait de faire un tabac dans le monde de l’édition.    

« N’oublie jamais la leçon, Sébastien :

« Lorsque tu veux vraiment une chose, tout l’Univers conspire à te permettre de réaliser ton désir ».

Elle était tout imprégnée de cette phrase et la distillait comme les glycines, tout à l’heure, distillaient leur parfum.

Vouloir vraiment une chose…Il savait bien, Sébastien, ce qu’il voulait !

Il voulait marcher comme autrefois quand il était petit garçon et courir après les papillons et les grenouilles. Il voulait bouger les bras pour jeter bien loin cet appareillage qui l’entravait et soutenait son pauvre corps déjeté ! 

Brusquement les deux idées se télescopèrent sous son crâne :

« Vouloir vraiment  quelque chose… Mon imagination créatrice ! »

Madame Robin continuait de pérorer mais il ne l’entendait plus.

Il avait fermé les yeux. Il se concentrait sur ses pensées. Puisque le «général» et Madame Robin se mettent là où mon imagination les a mis, se disait-il…et Mademoiselle de Poulpiquet aussi… je peux lui faire confiance. Puisque mon pauvre corps ne veut plus m’obéir, il faut que je le persuade. Si je le veux vraiment, si je fais appel à mon imagination créatrice…

A travers ses cils entrouverts, Sébastien se laissait bercer par les jeux de lumière du soleil sur les vaguelettes du bassin. Mme Robin ronronnait toujours à son oreille. Il réfléchissait. Il se souvint d’un livre que lui avait prêté  Madame Robin sur Alexandra David-Neel, une ethnologue française qui avait étudié le peuple tibétain et qui racontait avoir, par la force de son imagination, créé un égrégore de serviteur. Il avait trouvé la lecture du livre, ardue. Certes, il avait beaucoup d’avance sur les adolescents de son âge, car confiné dans la maladie et la lecture il avait beaucoup mûri … mais il avait demandé à Mme Robin ce qu’était cet « égrégore ». Elle n’avait pas bien su lui expliquer. Mais maintenant cela lui parut clair.

Il prit une résolution terriblement affirmée : Lui, Sébastien, il utiliserait son  imagination créatrice… pour marcher ! ! ! Oui, pour refaire fonctionner ces bras faméliques, ces mains diaphanes aux longs doigts inertes qui pendaient lamentablement. Le problème était posé.

 

Dès lors, Sébastien résolut de consacrer toute son énergie à le résoudre. D’énergie, son corps n’en utilisait guère. Je suis, de fait, se dit-il, dans la situation des lamas qui s'immobilisent pour se concentrer. Il se concentra sur une idée fixe : Il imaginait un Sébastien au corps souple et délié. Il me suffit d’y croire vraiment se persuadait-il…

Mais ce combat était inégal. Les douleurs de ses membres perclus lui rappelaient fréquemment son état. Il refusait cependant d’abdiquer. Il faut que je me concentre plus et mieux, songea-t-il.

Il demanda à Mme Robin des ouvrages sur le yoga.

«  Tu veux faire du yoga ? » s’étonna-t-elle. Comment pourrait-il ?

« Con-cen-tré ! » fit-il.

« Ah ! tu cherches des techniques de concentration ? Pourquoi ? ».

Bref, elle lui fournit des livres sur le yoga et la sophrologie. Au hasard de ces lectures, quelque peu ésotériques, il lut en fin de volume un résumé d’un ouvrage sur l’hypnose. Il n’eut de cesse que Mme Robin ne lui procure l’ouvrage convoité. Cependant, ses efforts demeuraient vains.

Mais quand le désespoir l’assaillait il redemandait à son amie l’Alchimiste et relisait inlassablement cet encouragement :

« Lorsque tu veux vraiment une chose… ».

Ah oui ! Il le voulait ce Sébastien alerte qu’il imaginait chaque soir au bord du sommeil. Patience, avoir patience… écrivait Paul Coelho  dans son ouvrage. Sébastien s’impatientait. Son lecteur automatique à commandes vocales tournait et tournait les pages. Il tomba, un jour, incidemment sur une description de technique d’auto-hypnose et s’en imprégna.

Sa maladie semblait lui laisser une période de rémission. Si le mal ne régressait pas… du moins, il n’empirait plus.

 

Un jour, à la cantine il y eut un charivari à propos d’un nouveau venu qui avait englouti le gâteau d’Amélie, la gamine à la frange blonde, qui poussait les hauts cris :

« Gourmand ! gourmand ! ».

Peut-être suis-je aussi trop gourmand se dit Sébastien. Il faut que je procède par étapes.

Après le repas, pour calmer les esprits échauffés par cette échauffourée, Colette emmena le groupe des jeunes à la bibliothèque et leur passa un compact-disque  de chants grégoriens.

Sébastien était là, calé dans son appareillage electromécanique. Bercé par la mélodie, il entreprit de se mettre en état d’auto-hypnose et s’endormit en se répétant intérieurement :

« Sébastien bouge la main…Sébastien bouge la main… ».

Le petit groupe rêvassait dans une douce somnolence, lorsque soudain Amélie laissa fuser, interloquée :

« Sébastien bouge sa main ! ».

Colette ne réagit pas sur l’instant. Mais lorsqu’Amélie répéta :

« Sébastien bouge sa main ! » d’un air d’effroi étonné, elle regarda et resta bouche bée. Sébastien bougeait les doigts au rythme des chants grégoriens.

« Bougez pas ! Bougez pas ! » dit-elle impérativement, mezzo-voce, je reviens… » et elle se précipita en courant chercher le médecin-chef.

En voyant une aide soignante entrer en coup de vent dans son cabinet le docteur Rieux eut un haut-le-corps.

« Sébastien bouge la main !… Sébastien bouge les doigts ! …là, à la bibliothèque ! ».

Le docteur Rieux connaissait trop bien le cas clinique de Sébastien pour n’accorder aucun crédit à cette assertion. Mais la bibliothèque était là, toute proche. Parfaitement incrédule, avec l’intention de remettre en place cette oie blanche… il la précéda à la bibliothèque. Et il faillit en laisser choir sa pipe.

Au milieu d’un cercle d’enfants curieux, échangeant à mi-voix des réflexions, Sébastien engoncé dans son « Moniteur » battait la mesure de ses doigts gauches… de ses doigts réputés statufiés et immobiles à jamais !

« Incroyable ! Incroyable ! » bégaya-t-il «incroyable…Il a retrouvé le mouvement ! ».

Sébastien était toujours en état second lorsqu’on le véhicula jusqu’à sa chambre. Ses doigts s’immobilisèrent lorsqu’il n’entendit plus le chant. On remis la mélodie et les autres cliniciens appelés purent constater l’inimaginable !

Lorsqu’il ouvrit les yeux, un moment plus tard, le chef de clinique était penché sur Sébastien :

« -Tu sais que tu vas mieux, mon gaillard !

-Ah ? » fit Sébastien.

« -Tu as bougé les doigts !

-Ah ! » fit Sébastien. Et il sourit aux anges.

De ce jour, le processus étant enclenché, les progrès s’enchaînèrent.

 

Sébastien tourna la page 233 de l’ «Alchimiste», de la main droite et lut:

« Et le jeune homme se plongea dans l’Âme  du Monde, et vit que l’Âme du Monde faisait partie de l’Âme de Dieu, et vit que l’Âme de Dieu était sa propre âme. Et qu’il pouvait, dès lors, réaliser des miracles ».

 

FIN

 

 

 

 

Par ZEF0
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Samedi 25 octobre 2008

50 années de réflexions m'ont amenées à l'assertion suivante:
Les états modifiés de conscience sont une porte d'accès aux Univers parallèles; ce que d'autres appellent d'ailleurs: autres plans de conscience.

Mais que sont les états modifiés de conscience?
Il en existe de spontanés: Tel celui de Bernadette Soubirous découvrant pour la première fois "une jeune fille" dans une apparition.
Il en existe aussi provoqués par un choc Extra-ordinaire physiologique, tels ceux qui concernent  les expériences de comas dépassés (après un accident par exemple).
Il en est provoqués par un choc psychologique: comme celui  de la liaison de Bertrand de Jouvenel et de sa mère reliés par le phénomène d'écriture automatique.
Il en existe conséquents à une ascèse: c'est le cas des extases des saints notamment ( Thérèse d'Avila, St-Jean de la Croix, le padre Pio etc...)
Il en existe provoqués volontairement par des rites archaïques: ceux des chamans sibériens ou ceux décrits par l'ethnologue Carlos Castaneda par exemple qui s'appuient sur une prise d'hallucinogènes.
Et puis, il en existe une autre forme, qui semble plus à même d'être contrôlée: L'HYPNOSE.

Dans tous ces exemples, notre regard sur le Monde, sur notre Existence ici-bas est transformé.
Au vu des effets latents que cette transformation entraîne chez les sujets affectés, il me semble que l'on pourrait utiliser l'hypnose pour, en usant d'un protocole adapté, induire une guérison chez les malades.
Notre Esprit, notre Corps, relèvent d'une même origine, d'une même Energie.
Il serait paradoxal que l'énergie psychique, plus subtile que l'énergie physique, ne soit pas à même de corriger les dérapages de celle-ci.
C'est cette réflexion qui m'a amené à écrire la nouvelle "OUISTITI" que je vous livre ci-après.

Par ZEF0
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Mardi 23 septembre 2008

Chaque électron de notre corps a 15 milliards d'années d'existence dans notre Univers.
Il m'a pris fantaisie de me mettre à l'écoute de l'un de ceux que j'héberge.
voila ce qu'il m'a raconté:

LES PHENOMENALES PEREGRINATIONS DE BINGO BANG ! ! !
Par ZEF0
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Mardi 23 septembre 2008

 

Les Phénoménales Pérégrinations de Bingo Bang 

 

 

 

 

 

 

 

« Seules les œuvres d’imagination produites par un esprit qui cherche les vérités éternelles ont quelque chance d’être des œuvres réelles et réellement utiles »

 

 

Arthur Machen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Exergue à lire absolument :

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ramses II, comme tout un chacun, est né, a vécu et est mort.

Pendant son vivant, l’esprit qu’il a manifesté, ce que nous nommons son « JE » était en entier contenu dans des milliards d’électrons entrant dans la composition de son corps. Ces électrons eux-mêmes avaient leur propre histoire, qui remontait bien avant la naissance du pharaon : Dans chacun des électrons de Ramses II, il y avait la mémoire de l’expérience vécue de ses parents, grands-parents… et ainsi de suite jusqu’à un passé remontant à l’origine de l’Univers lui-même. Dans ces électrons s’inscrivait donc une expérience vécue empruntant non seulement au monde humain, mais encore au monde animal, au monde végétal, au monde minéral. »

 

 

Jean-Emile CHARON

Physicien et Philosophe  Français (1920-1998)

 

 

Respirez ! soufflez ! Relisez encore une fois !






CHAPITRE   1       Ma Naissance

 

 

 

 

 

 

 

 

Bang… Je m’appelle Bang,  Bingo Bang !

Tout a commencé par un prodigieux, un fantastique, un colossal, un énorme, un faramineux… et inattendu « Big Bang ».

Inattendu de moi, en tous cas.

Ma mère, l’Ame du Monde, venait d’accoucher de la Matière.

Mais qu’est-ce qui lui a pris ?

Va savoir Charles !

Tout était calme dans le grand Rien… Et puis, une énorme contraction et un jaillissement :  Bang !

Ô Aïe, Aïe, mes aïeux. ( Qu’est-ce que je raconte… j’ai pas d’aïeux !). Ô Aïe, Aïe, Aïe… Quel déchirement !

J’étais UN … Et puis : 

«  Burnst into pieces

    And All the king’s men

    And All the king’s horses

     Could not put Bingo together again!”

Traduction pour les anglophobes:

« Eclaté en mille milliards de morceaux

Et toute la cour d’Angleterre

Et tous les chevaux du Roi

Ne purent recoller les morceaux ! »

Fragmenté comme une boule de neige qui éclate. La magie c’est que chacun des cristaux reste de la neige avec ses inamovibles structures si jolies qui rutilent au soleil.

Ben moi, Bingo Bang , électron libre de mon nouvel état, j’ai été précipité dans le vaste Univers qui venait d’être ainsi créé, projeté  dans une quelconque banlieue que de jeunes savants allaient quelques milliards d’années plus tard appeler « espace terrestre ».

Waaôôh !!!

Mes frères et moi avons poussé un grand cri, une vibration indignée ! Les pontes ont appelé ça le Big Bang !

«  Et l’Ame de Dieu planait au dessus de la Terre… » ont écrit plus tard des barbichus qui se haussaient du col.

Ce n’est pas tout, et moi là-dedans ?

Et bien « JE » suis. J’existe.

Ce n’est pas rien. Avant c’était Rien !

Avant il n’y avait pas d’Avant… ni d’Après.

Subitement ça Existe !

Mes potes et moi avons mis du temps à réaliser. Et puis, en bon petit Bingo Bang que je suis devenu , avec mes potes les électrons libres… libérés de nos chaînes on s’est cherché un chez nous.

Il faut bien habiter quelque part quand on existe !

Alors voyons-voir où me fixerai-je ?… voie lactée, banlieue du Soleil, atmosphère Terrestre. Il va falloir se faire une place au soleil précisément.

Vous savez ce que c’est, quand on est jeune on a du mal à se stabiliser. Pendant les premiers milliards d’années de mon adolescence, j’ai tâté d’un peu de tout.

Je vous parle d’un temps

Que les moins de 20 milliards d’ans

Ne peuvent pas connaître,

Montmartre en ce temps là

Ignorait les lilas… 

Effectivement, ça ne sentait pas précisément le lilas, dans ma tendre jeunesse dans ce tourbillon gazeux qui, peu à peu, agglomérait des matériaux qui allaient finir par constituer cette bonne vieille planète que vous connaissez tous, petits veinards.

Ca ne sentait pas la rose non plus !

Moi, mon matricule c’était NH3… Vous connaissez ?

Aujourd’hui, vous qui me lisez, vous devriez connaître. Il y a environ 300 ans qu’un doux rêveur, qui était aussi un authentique savant, l’illustre Swedenborg m’a donné mon appellation d’origine contrôlée : l’ammoniac.

Beurkk !  dites-vous.  Ne pincez pas le nez. Vous, petits hommes quand vous venez au monde , si on vous laissait vous débrouiller tout seuls ça sentirait quoi ?

Allez, ne vous fâchez pas ! Ca n’a pas été une expérience que j’ai prolongé très longtemps. L’ammoniac c’est plutôt volatil et puis j’ai eu une liaison avec le voisinage. Bientôt j’ai changé de nom. Je suis devenu NH4OH. Une affaire de cousinage, en quelque sorte : j’étais devenu :ammoniaque.

C’est une expérience de chimiste qui ne m’a pas convaincu de rester dans la famille. J’ai voulu tenter autre chose. Je me suis choisi un petit coin bien au chaud dans un magma incandescent, une villégiature qu’aurait appréciée Haroun Tazieff, celui qu’on appelait « l’homme des volcans ». Le milieu magmatique n’est pas moins sympathique qu’un autre mais on s’en lasse vite. Au début on roule des épaules et puis on s’empâte vite même si on ne risque pas de crises de rhumatisme avec la chaleur ambiante…

Aussi quand le grand projet de la matière solide - je veux dire solidifiée - a vu le jour, je me suis trouvé un petit pied-à-terre.

Tant qu’à y être j’ai voulu bâtir sur le roc. J’ai investi un noyau de granit. Ca a duré une éternité. Mais l’éternité ne me fait pas peur… of course ( naturellement… pour les anglophobes).

Je ne me suis pas ennuyé du tout. Non, non ! Faut dire que je fais encore partie du Grand Tout. On communique tous, nous les électrons exilés de l’Âme du Monde.

 Comment ? Par télépathie pardi !

On a beau être  « Burnst into pieces » (pulvérisés pour les anglophobes) on n’en reste pas moins partie du Grand Tout.

C’est comme ça que j’ai su la merveilleuse nouvelle… l’arrivée de H2 O, la ruisselante H2 O.

Par ZEF0 - Publié dans : Mon Bouquin
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Mardi 23 septembre 2008

 

CHAPITRE  2          L’Eau c’est la vie !

 

 

 

 

 

 

J’ai tout de suite pressenti que cela allait changer bien des choses.

Celle la allait faire fondre mon granit. Ô ça allait lui demander un sacré bout de temps de l’éroder, jour après jour, mais elle allait l’avoir à l’usure.  Et puis je me suis pris d’impatience, voyez-vous, et j’ai profité de la désintégration de l’Uranium 238 de mon logeur le granit, qui sous son allure stable et indestructible est néanmoins radioactif, pour jouer les filles de l’air sous forme de radon. Eh oui de radon ! Ca vous méduse.

Comme véhicule ce radon m’est aussitôt apparu comme lourd. Moi qui avais connu le volatil ammoniac et qui voyait courir l’eau sur les galets des torrents, cela m’a donné des impatiences. J’ai plongé dans le courant.

Ah ! la belle aventure !

Avec l’eau, j’ai voyagé, j’ai dévalé des flancs de la montagne jusqu’à la mer, l’immense mer avec ses marées d’équinoxes , ses violences, ses inquiétantes profondeurs.

Et puis, électron libre comme l’air, je me suis évaporé sous l’ardeur du soleil, et puis je me suis condensé dans les nuages, j’ai plu sur la terre hospitalière et j’ai assisté ébahi à la naissance de la première végétation ! Miracle… L’eau amenait la Vie.

D’abord il n’y eut que quelques lichens, mais ô combien admirables ! quelques algues marines… mais qui ne tardèrent pas à foisonner. Electron libre de l’eau, j’ai parcouru la Terre , trop obnubilé par ma mission de porteur de vie pour songer à changer d’emploi, pour tenter l’aventure du végétal afin d’essayer de comprendre  de l’intérieur cet étrange métabolisme qui transforme la graine en plante, la plante en fleur, la fleur en fruit, le fruit en graine … et que reprenne la valse de Vienne.

Ah la mémoire de l’eau ! Je pourrais écrire un livre  rien qu’avec mes souvenirs de cette époque.

Et les plantes proliférèrent, toujours plus luxuriantes, sous un soleil toujours plus généreux, à mesure que se dégageaient les nues d’abord encombrées de lourds nuages, chargés de pluies abondantes.

Lorsqu’ un jour me parvint ce message télépathique : 

« Quelque chose bouge au fond de l’océan ! »

« Quelque chose bouge ? Bien sûr quelque chose bouge ! les longs laminaires se balancent au gré de la houle. »

Cependant dans mon for intérieur une sourde inquiétude me taraude car un autre message brouillé me parvient encore : « je vis. Je bouge. Je suis autonome. Je vais où je veux ! »

Appréhension devant l’inconnu. J’étais intrigué surtout car quelque chose en moi savait. Ma petite cellule réceptrice savait déjà que le processus de la Vie se poursuivait. L’Evolution était en marche, et venait de franchir le cap de la vie animale.

« Tout au fond de la mer les poissons sont assis

les poissons sont assis…

attendant patiemment que l’pêcheur naquît… »

fredonne la chansonnette… à quelque rime près.

Il n’est pas encore là, cependant, le pêcheur.

J’ai d’abord vu le poisson prendre pied.

J’ai vu le poisson mettre pied à terre et s’adapter à cette vie hors de l’eau, cette eau génitrice qui l’avait fait naître et nourri.

L’ais-je vraiment vu ?

A vrai dire , il y a si longtemps et mes souvenirs de cette époque sont bien confus ; car il y eut ce prodigieux foisonnement d’espèces différenciées s’adaptant à leur environnement.

L’un de mes voisins, électron rencontré bien plus tard, et qui avait habité un temps dans la tignasse d’un certain Charles Darwin, n’avait de cesse de me harceler :

« - Mais si, mais si, le poisson s’est transformé ! »

Cependant, une cacophonie venue d’ailleurs ricane à cette idée…

Alors, je ne sais plus…

Mais , foi de Bingo Bang, je puis vous assurer avoir évité de peu,  chevauchant une minuscule goutte de rosée, la langue monstrueuse d’un iguanodon avant que la race ne disparaisse ; et j’ai croisé, en m’évaporant d’un marigot, le vol bruissant et mécanique d’un ptérodactyle ! Ca , je peux le jurer !

Traversant les millénaires j’ai suivi la fantastique évolution animale.

J’étais toujours sous le matricule H2 O, éternel voyageur transporté de ci, de là, au gré des vagues et des vents.

Mais un événement exceptionnel changea du tout au tout mon existence. Un jour que je me reposais, porté par un orage , dans le creux d’un rocher, un curieux animal …à deux pattes ? à quatre pattes ?  un quadrupède équilibriste qui s’arc-boutait sur ses membres postérieurs pour scruter la savane, me lapa d’une langue assoiffée. L’électron libre fut piégé.

Et que croyez-vous qu’il arriva ?

 

 

 

 

Par ZEF0 - Publié dans : Mon Bouquin
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Mardi 23 septembre 2008

CHAPITRE  3          Nom d’un petit bonhomme !

 

 

 

 

 

 

Bingo !

L’ordinateur de bord de cette entité, infiniment complexe, fit de moi un élément de neurone !

Alleluia !

Gloire au Grand Tout qui m’a assigné cette place. Je sens que je suis un privilégié. Ici, sous un crâne obtus se trame l’avenir du Monde. Je suis, je le sens, dans les allées du Pouvoir.

Je m’agite frénétiquement, j’étincelle, je vole de synapses en synapses. Ici, des milliards d’électrons libres se multiplient, prolifèrent, se croisent, s’associent, s’activent, s’emploient et s’époumonent pour que naissent des Pensées.

J’habite chez Homo Erectus , je le sers  et je le regarde faire. Et savez-vous ce qu’il fait ce pithécanthrope velu : il chasse. Oui, il chasse , c’est là son activité principale. C’est même son obsession car de la nourriture dépend sa survie, les fruits sauvages ne durent qu’une saison alors que   le gibier est plus permanent.

Quoique… Le bison parcourt de grands espaces et il se déplace bien plus vite que mon hôte et ses compagnons. Nous ne vivons pas seuls bien sûr. Notre tribu, les  «   Ac’h » réside dans le Périgord, au sud-ouest de ce qui deviendra un jour le beau pays de France. Plus tard, beaucoup plus tard, repoussés par d’agressifs envahisseurs, les  « Ac’h » viendront occuper l’extrême pointe nord de l’Armorique. Ils ne s’arrêteront qu’à la mer. Mais j’anticipe, cela je ne l’ai appris que des millénaires après.

« Ac’h », c’est l’onomatopée  qu’a  institué, en quelque sorte, le chef de clan qui proférait ce grognement pour exprimer ses sentiments. C’est un « Ac’h » guttural qui semble faire rouler les Rrrrr…  Il y avait des  « Ac’h » de satisfaction et des « Ac’h » de colère, voir de fureur, mais chacun  dans le clan savait, selon l’expression , ce qu’il fallait entendre.

Je n’étais pas le chef de clan. J’étais un simple chasseur. Lorsque le bison ou l’aurochs venait à manquer une sourde inquiétude nous poignait tous. Tenaillés par la faim, nous imaginions des chasses giboyeuses et appelions de tous nos vœux le retour des hordes.

Quand cela devenait obsessionnel, nous mimions la scène de la capture en brandissant nos épieux de bois d’acacias. Cela devint une sorte de jeu rituel, et nous nous peignions  des couleurs de chasse sur le visage. En effet, pour aller en chasse nous avions pris l’habitude de nous camoufler en nous badigeonnant d’ocre, de glaise  ou même de lignite et d’oxyde ferreux. Il nous vint l’idée, un jour, de dessiner sur les parois de certaines de nos grottes des scènes de chasse. Et bientôt, ces grottes devinrent des sortes de sanctuaires sacrés, dans lesquelles les chasseurs de la tribu se retrouvaient pour des cérémonies préparant la chasse.

Ce qu’il y a de fabuleux c’est que l’exacerbation de nos désirs,  concentrés  grâce aux dessins  qui nous servaient de catalyseurs, comme diraient les parapsychologues de maintenant, faisaient revenir le gibier !

L’art pariétal eut bientôt ses grands maîtres qui dessinaient avec une sûreté de traits et une justesse de teintes, les urus, les chevaux sauvages, les cervidés , les bisons etc…

A la fin de ce que l’on appelle aujourd’hui le XX ème siècle  il y avait encore en Océanie, dans quelques îles isolées certains « chamans » qui, en l’état de transe, étaient capables d’appeler ainsi  des bancs entiers de dauphins, afin que leurs villages puissent pêcher sans quitter le rivage.

Mais comment me direz-vous les artistes du clan pouvaient-ils peindre au fond de ces grottes obscures ?

C’est une polémique qui a troublé maints paléontologues, au cours des âges, puisque aucune trace de fumée ni de charbon de bois n’a jamais été trouvé  en ces grottes.

Nous n’avions pas le cerveau aussi débile qu’on voudrait bien le laisser parfois croire. Nous avions trouvé un moyen bien ingénieux et pourtant tout simple. Nous utilisions des lampyres. Les femelles de lampyres fournissent, quand on en collecte  une grande quantité, des « lampes »  tout à fait adéquates.

Aujourd’hui ces vers luisants ne se rencontrent plus guère que dans les campagnes reculées, que la chimie phytosanitaire  a encore épargnées. Nous en avions, nous, à profusion.

Dans ces temples de la chasse qu’étaient nos grottes, les chasseurs, réunis dans une sorte de prière  de laquelle la transe n’était pas toujours absente, imaginaient la scène de chasse… et l’imaginant il la provoquait !

L’imagination est une force créatrice.

Je vois d’ici s’esclaffer les rationalistes à tous crins  qui, aujourd’hui, pensent avoir résolu la quadrature du cercle et avoir déroulé le ruban de Möbius.

Mais l’évolution n’est pas linéaire. Elle marche par à-coups , avec des régressions et de nouveaux départs vers l’avant.

Ils ont oublié, ces drôles ricanants, que la Pensée est une énergie bien plus subtile et puissante que la Matière.

Ce que l’homme imagine, SERA !

C’est la Pensée qui gouverne le Monde. La Pensée qui s’exprime aussi par la Parole.

Et «  la Parole se fait chair » : devient Réalité matérielle.

 

Cependant on n’est pas toujours entièrement responsable de son destin et j’allais bientôt m’en rendre compte à mon désavantage.

J’étais si bien dans mon petit coin de paradis, où je serais resté 40 jours et 40 nuits, et encore bien plus… mais à force de m’agiter je migrais  brusquement , sans quitter néanmoins mon hôte humain, jusqu’en l’os pariétal de mon bipède chevelu. Qui m’avait assigné ce nouveau poste ?  « Hasard jubilatoire » aurait conclu Paul Claudel, une des têtes pensantes du futur.

Peu après mon maître rencontra son destin. Il avait nom :  « Corne d’aurochs »… tout le monde n’peut pas s’appeler Durand. C’est au gué, au gué de la Dordogne, non loin de notre grotte, qu’il se fit proprement embrocher.

 

« On aurait pu croire à son frontal de prophète

Qu’il avait les grandes eaux d’ Versailles dans sa tête

Mais que le bon Dieu lui pardonne, au gué, au gué

Il fut occis par son dîner… au gué, au gué ! »

Il ne mourut pas sur place. Il traîna comme il put ses tripes sanguinolentes dans notre caverne.

 « Ac’h … Ac’h… Ac’h… »

 

« Il rendit comme il put son âme machinale

Et sa vie n’ayant pas été très originale

Le clan lui fit des funérailles très normales… »

 

Mais oui , des funérailles !

Les membres du clan mugirent des « Ac’h …Ac’h ! » désappointés. Ac’h Elle, une de celles dont les ventres gonflent et qui expulsent des petits d’hommes en poussant des « Ac’h…Ac’h » de douleur,  oui Ac’h Elle,  parsema autour de sa tête quelques petits cailloux blancs… de ces galets qu’il lui ramenait lorsque, plus jeune, il allait caresser le ventre des truites au gué de la Dordogne… des truites qu’il lui offrait toutes frétillantes et qu’elle dévorait à belles dents.

Et puis, on le couvrit sommairement de moraine et il resta là au fond de la grotte, empestant quelque temps la pourriture…

Mais les « Ac’h » qui avaient du nez savaient apprécier les odeurs fortes.

Les « Ac’h » partirent un jour, en quête de nouveaux pâturages, mais Moi je restais, ancré  à ce fragment osseux qui me retint prisonnier.

J’ai vécu là longtemps, longtemps, ne communiquant  avec le monde que par télépathie. Et puis, un jour enfin, d’autres hommes sont venus habiter la caverne. Ils ne firent pas plus cas de moi que d’une crotte de bique ou que d’un os de bison. Me découvrirent-ils d’ailleurs ? j’en doute.

Et je vis défiler ainsi dans les siècles et les siècles Homo Faber, Homo sapiens et même quelques Homo sexuels pas plus bêtes que les autres !

Je vis les hommes découvrir le Feu, la poterie et l’art pariétal.

Quelques-uns de mes acolytes électrons se libérèrent au cours des ages. Malgré mes efforts, je n’y parvins pas. Sans doute n’était-ce pas dans le dessein du Grand Tout.

C’est du feu que me vint une nuit la délivrance. Débris d’os ramassé avec des branchages, par une main peu regardante, pour alimenter un feu mourant, ma gangue éclata sous la chaleur de la fournaise . Je m’exhalais en fumée, qu’aspira la narine épatée d’une face écarlate. Un formidable :  « Atchoum ! » faillit me réexpédier dans la Nature environnante mais un mucus me retint et après quelques reptations verticales,  je me fixais dans les sinus de mon nouvel hôte.

Qui était-il ? je n’eus pas le loisir de l’étudier bien longtemps.

J’allais bientôt prendre la tangente, sans aucun calcul de ma part.

Avec le feu, mon hôte forgeait une arme. Avec cette arme il partit à la chasse. Téméraire, il pénétra au plus profond d’une caverne qui sentait le fauve. Le fauve y était et c’était un ours monstrueux qui, d’un coup de patte, défonça le crâne de cet avorton qui le défiait. Et Moi, pauvre de moi, je connus cette gueule d’ours qui puait la charogne. Ô Dieux hospitaliers allais-je disparaître dans ce boyau sanglant qui nous engloutissait ?

La plupart de mes congénères devinrent chair d’ours, poil d’ours et peut-être quelques-uns sont-ils encore dent d’ours, au fond d’une grotte inexplorée ?

Moi, j’eus de la chance : ingurgité, émulsionné, assimilé par un estomac gigantesque, je fis un rafting d’enfer dans des boyaux pestilentiels, slalomant dans les villosités intestinales , tournoyant autour des valvules conniventes, dans un concert de borborygmes effrayants, baignant dans d’innommables flatulences pour finir par être expulsé, déjection d’ursidé sur l’abrupt d’un escarpement.

Mes émotions ne s’arrêtèrent pas là !

Sans que j’aie le loisir de goûter au charme du soleil retrouvé, un vautour dispersa d’une serre acérée cette crotte encore fumante , fouillant de son bec crochu, à la recherche d’une quelconque provende. Projeté dans les airs, je crus quelques secondes ressentir les sensations de mon premier état. Je planais et m’écrasais quarante mètres plus bas sur un sol aride où, jour après jour, l’excrément redevint poussière.

Alors le vent me prit sur son aile. Je visitais la Terre.

Certes j’étais prisonnier de cette atmosphère terrestre, séparé du reste de l’Univers d’où ne me parvenait que des messages confus et que, bien sûr,  je comprenais mal, car les autres planètes étaient  si différentes du monde où j’évoluais, mais cette Terre était déjà si vaste. Je suis monté, porté par des courants ascensionnels jusqu’à 100 kilomètres de la surface du sol, là où règne en maîtresse  l’ozone,  qui nous sert de bouclier contre les trop grandes ardeurs du Soleil. Je m’y sentais bien esseulé, moi qui avais connu le foisonnement de la vie, ici-bas, au ras des pâquerettes.  Mon exil ne fut pas si long. Mes pérégrinations me ramenèrent bientôt vers le sol et j’errais encore un certain temps  avant mon amerrissage  forcé dans un grand lac d’eau douce qui brillait de mille feux sous le soleil d’Afrique.  D’Afrique je n’avais aucune notion pour l’heure, mais mes expériences futures m’apprendront la géographie et je puis donc, aujourd’hui, vous situer mon arrivée en douceur sur les eaux calmes du lac Victoria.

 

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Mardi 23 septembre 2008

 

CHAPITRE 4          En Egypte

 

 

 

 

 

 

 

Parmi les mille destins possibles, le plus probable  aurait été que je fusse gobé par une carpe du Nil , le long fleuve qui traversait ce lac, capté par le bec fin d’un ibis, englouti dans les profondeurs glauques des entrailles d’un crocodile sacré, ou encore plus probablement évaporé par les ardeurs de Rê et promis à de nouveaux périples aériens. Il n’en fût rien. Un destin bien plus glorieux m’attendait. Certes, je dus patienter de longues années dans les eaux tumultueuses du grand fleuve, m’endormant souvent dans le limon déposé par les crues sur les berges, pour repartir à la saison des pluies suivante vers l’aval et le grand delta par lequel le Nil se jette dans la Méditerranée.

Mais vint le jour béni : captée par un pot de grès, transvasée dans une coupe d’onyx, ma molécule s’agrippa à un grain de raisin que trempait dans ce petit lac une douce main manucurée et fut délicatement déposée sur une langue royale.

Ladies and Gentlemen prosternez-vous ! vous êtes devant :

«  Ramses II le Pharaon de la  XIX   dynastie ! »…..BINGO !

 Je venais de toucher mon premier jackpot, je venais d’entrer dans la cour des grands !

L’épreuve d’initiation, cependant, s’annonçait redoutable. Je fus propulsé dans un œsophage dont les ondulations péristaltiques me rappelèrent désagréablement mon voyage chez l’ours des cavernes de ma jeunesse. Allais-je subir, à nouveau, la traversée intestinale de sinistre mémoire ?  A peine arrivé en estomac  je fus attaqué par les sucs gastriques, mais avant même d’être assimilé un flot de vin aromatisé troubla à ce point mes esprits qu’une douce euphorie m’envahit. A la sortie du pylore, toute inhibition envolée, je traversai, vers l’inconnu, une paroi perméable  et me retrouvai chevauchant une hématie du sang. La pompe royale me propulsa à travers les vaisseaux sanguins du souverain. Et, je me fixai enfin, poussé par le Destin,  sur l’iris du Divin Monarque, site on ne peut plus privilégié pour suivre les fastes de la cour. La magnificence  et le luxe qui s’étalaient devant moi m’éblouissaient.

Pendant mes pérégrinations incertaines, la Vie s’était transformée, l’Humanité, à la pointe de l’évolution, avait fait des progrès fantastiques. Quels en avaient-été les moteurs ? le Grand Tout avait certes programmé cela. Etait-il intervenu directement ? Dans mon cas, j’en étais intimement persuadé. Il veillait sur mon sort. Veillait-il aussi sur le Destin du Monde ?

Je n’eus pas le loisir immédiat de faire de la métaphysique.

Tout m’éblouissait… et les jeunes esclaves qui servaient le Roi enthousiasmaient chacune des cellules de mon voisinage, transmettant leurs informations visuelles aux cellules sexuelles qui entraient en effervescence. Je captais, des cellules nasales mes voisines,  des impressions de parfums subtils et d’aromates délicats. Ici , tout n’était que beauté, luxe et volupté !

Si grand fut mon bonheur, si grande ma félicité…

Si poignante fut ma peine quand l’âme de mon divin hôte, accompagnée de la lecture psalmodiée du Livre des Morts, quitta son corps.

Qu’allais-je devenir ?  Allais-je m’éterniser dans une canope, au fond d’une de ces pyramides où j’avais vu ,  entreposés, les restes momifiés des précédents pharaons ?

L’honneur posthume de l’embaumement et de la momification ne me tentait pas. Beaucoup de mes condisciples, fixés pour des millénaires dans les os de Pharaon sont encore à ce jour au Musée du Caire et d’autres, plus chanceux, ne se sont évadés que très récemment, lors d’une visite de sa momie à Paris pour un toilettage. J’en parlerai plus tard, à l’occasion de mon passage dans la ville lumière.

 Quant à moi, grâces en soient rendues à Rê, Le Grand Tout veillait sans doute : mêlé aux humeurs aqueuses qui suppuraient au coin de l’orbite du souverain, épongé par un linge de lin, je retrouvai, après quelques tribulations parmi les souillures et un transit dans les communs du palais, mon ancien milieu : le Nil.

C’est avec plaisir que je reconnus ses eaux limoneuses et vagabondes qui, saisons après saisons, entrecoupées de siestes au soleil dans les boues fertiles, me conduisirent jusqu’à Alexandrie. Alexandrie qui m’accueillit, bouffie d’orgueil aux lueurs d’incendie de son phare, l’une des Merveilles du Monde.

« Te souviens-tu d’Alexandrie, Alexandra ? »…

Excusez… cette interférence qui me vient de je ne sais où !

Nous autres, électrons libres, sommes souvent soumis à des phénomènes de rémanence et de prémonition que nous ne contrôlons pas toujours. Passé, présent et avenir ne sont qu’un Tout. Bien sûr, le Présent prédomine et nous apprécions fort de vivre l’instant présent… mais parfois le Passé se rappelle à notre souvenir et il arrive que l’Avenir s’immisce.

Hypnotisé par les lumières du phare d’Alexandrie, j’ai longtemps, longtemps, dansé dans les flots, en battant les quais au rythme des  marées. Une marée d’équinoxe m’a transformé en écume qu’a emportée le vent jusqu’aux sables du désert du Sinaï.

J’y suis resté, fixé sur un grain de sable quarante jours, quarante nuits au sens biblique du terme, c’est à dire très, très longtemps.

Oh oui ! si longtemps. Ce fut ma traversée du désert. Mais ce fut aussi le temps de la réflexion et de la méditation nécessaire à tout initié. J’y fis quelques rencontres : celle d’un fennec qui me parla du « Petit Prince » parti pour une autre planète, celle d’une couleuvre jaune qui me caressa de ses écailles, celle d’un scorpion qui promenait son dard avec ostentation et encore celle d’un scarabée doré vénéré par les Egyptiens.

Puis le simoun m’emporta vers la Palestine.
Par ZEF0 - Publié dans : Mon Bouquin
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