" OUISTITI " est une nouvelle dont vous trouverez la génèse dans la page suivante de mon blog
.
OUISTITI
« Ouistiti ? »
Il détourna obliquement les yeux cherchant à apercevoir la gamine. Bien sur, il l’avait
instantanément reconnue à sa voix gracile et mal posée. La frange de ses cheveux blonds entra dans son champ visuel.
Bloqué dans son appareillage, le corps incliné en arrière, c’est tout ce qu’il aperçut
d’elle qui arrivait sur son fauteuil médicalisé.
« Ouistiti ? Tu dors ? » questionna-t-elle.
Non, il ne dormait pas. Il était là, planté comme un hanneton, depuis qu’une infirmière
l’avait roulé sur la pergola afin qu’il profite du soleil printanier. Il rêvassait depuis un bon moment déjà, appréciant la tiédeur des rayons sur sa figure imberbe d’adolescent. A peine installé
il avait goûté le parfum tenace des glycines et s’était amusé à regarder trembloter les feuilles vertes et les lourdes grappes bleues, au moindre souffle de vent. C’est tout ce qu’il avait dans
son champ visuel : Un pan de ciel bleu sans un nuage, frangé là-haut d’un liseré de glycines.
Colette, l’infirmière avait incliné d’office son siège en position de repos. Le temps qu’il
réagisse, elle n’était plus là. Et il était resté là… hanneton épinglé, incapable du moindre geste, du plus petit mouvement. Il aurait préféré pourtant qu’elle n’incline pas son fauteuil à
bascule comme il l’appelait par dérision… mais elle n’était déjà plus là, courant vers un autre patient.
Ah ces infirmières ! toujours pressées.
Colette était aide soignante, mais il les appelait toutes : infirmières. Il voyait bien
que cela les valorisait, qu’elles en étaient un peu flattées quand même. Pourquoi ne pas leur faire ce petit plaisir ? se disait-il. Après tout, c’était elles qui le soignaient. Il y avait
aussi des infirmières, bien entendu. Et lui, qui ne vivait que par le regard, était très attentif à chaque détail de ce qui pénétrait dans son champ visuel. Il avait bien remarqué les badges
bleus ou roses selon la fonction. Mais, pour lui, il ne voulut pas faire de différence : comme dans les boîtes de dragées… roses ou bleues… c’était des dragées. Ici, c’était des
infirmières…Point !
« Ouist ? »
Mais que lui voulait la chipie ?
« Ouist, tu as été à la piscine ?
Hi-er ! » épela-t-il.
« Pas celle des soins ! » fit-elle,agacée « Celle de la terrasse ? ».
Incorrigible gamine ! Comment pouvait-elle énoncer des stupidités
pareilles…
Une piscine, ce petit bassin ! Il eut un brusque sentiment de révolte, mais se gendarma
aussitôt. Elle était bien gentille de venir rompre sa solitude. Sans doute s’ennuyait-elle aussi. Dans ce monde d’adultes, elle agaçait souvent par ses interventions maladroites et, sans être
ouvertement rabrouée, elle se sentait un peu exclue. C’est sans doute pour cela qu’elle s’accrochait souvent à lui …
à lui qu’elle avait baptisé : « Ouistiti ».
«Ouistiti ! »… Avec ses jambes et ses bras malingres et son visage qu’il devait
plisser dans les efforts de la conversation, ca n’était pas si mal trouvé, s’était-il dit avec un sens de l’humour qui ne l’avait jamais quitté.
Cela faisait maintenant six mois qu’il se
« rétablissait» dans cet établissement de soins spécialisés accueillant les handicapés moteurs et les polytraumatisés.
« Rétablissait »… Quand le docteur employait ce terme il grimaçait imperceptiblement. Il savait bien, lui, que son mal… inexorable… progressait.
« Pourquoi tu ne me regardes pas ? » fit la voix sous la
frange.
«Peux pas!» articula-t-il.
« J’ai été à la piscine, sur la terrasse poursuivit-elle J’ai fait le tour sur mon fauteuil. L’eau est bleue ! bleue! C’est pas profond! C’est une piscine pour enfants. »
Il sourit. Il imagina la gamine virevoltant entre les sièges de rotin, là-bas autour du
bassin décoratif près duquel il prenait parfois le frais.
Aujourd’hui Colette lui avait choisi un coin plus abrité, sans doute.
«Du mon-de ?» demanda-t-il.
« Ouais…un peu…La mémé au chapeau de paille, qui lit. Et pis, le général Moustache qui
écrit des cartes ».
Il sourit. Le «général Moustache» était un romancier podagre qui n’en finissait pas de
noircir du papier: Sans doute un ultime roman… pas des cartes postales. La mémé ? Ce pouvait être Mademoiselle de Poulpiquet sous son canotier à ruban de soie grège, plongée dans l’Imitation
de Jésus-Christ…ou Madame Robin qui dévorait un nouveau roman sous son chapeau de paille à larges bords.
Il s’amusa un instant à considérer que la scène rapportée pouvait être plus riche qu’une
scène réellement vécue car il avait ainsi le choix des personnages.
Il imagina le bassin bleu sous le ciel bleu, les vaguelettes qui plissaient la surface de
l’eau et déformaient à l’œil la mosaïque du fond. A gauche, vers la haie de troène, Monsieur Branchu, le stylo à bille dévorant la ramette de papier blanc. De l’autre coté, les genoux serrés,
tassée sur son fauteuil de rotin, les cannes anglaises en croix sur la table de pierre, absorbée dans son ascèse, Mademoiselle de Poulpiquet…ou alors, le stylo levé, les yeux au ciel, cherchant
l’inspiration, notre romancier, placé cette fois à l’abri du rhododendron… et en face, en plein midi, Madame Robin mouillant son doigt des lèvres avant de tourner la page.
Il eut un petit rire sec.
« Pourquoi tu ris ? »
Tiens, la gamine était toujours là ! Il ne voyait plus la frange d’or de ses cheveux
blonds. Elle s’était déplacée, silencieuse, sur ses roues caoutchoutées.
« Co-lette ! » essaya-t-il d’appeler
« J’vais la chercher ! » fit la gamine.
« Qu’est-ce qu’il y a Sébastien ? ».
La gamine avait « surfé » sur ses roulettes. Colette arrivait,
prévenante.
« Le-vé » fit-il. Et, dès qu’il eut redressé son buste, il se précipita avant
qu’elle ne s’échappe :
« Bas-sin ».
« Tu veux le bassin ? » s’étonna Colette.
« Jar-din ! » fit-il, agacé qu’elle n’eut pas saisi d’emblée sa
pensée.
« Ah ! tu te trouves seul mon petit Sébastien ! Allons-y ! on va voir
s’il y a quelqu’un de l’autre coté".
Elle entreprit de le pousser sur l’allée sablée qui contournait le bâtiment.
En tournant le coin du pignon, l’œil vif de Sébastien engloba la scène et sa mâchoire, de stupéfaction, décrocha un peu. La scène était plus vraie qu’il ne l’avait imaginée : Le « général Moustache »
était planté sous le rhododendron resplendissant de ses bouquets roses et mauves et il noircissait ses pages. Madame Robin, en face, lisait et, près de la table de pierre, les mains enveloppées
de bandages, Mademoiselle de Poulpiquet, véritable figure de stigmatisée semblait absorbée dans la prière.
« Mon imagination est créatrice ! . Ils sont là où je les ai
mis ! ! ! »
Cela résonna comme une évidence redoutable et splendide dans la boîte crânienne de
Sébastien.
Il en eut un hoquet.
« Ca va ? » s’enquit Colette, en se penchant vers lui. Il baissa les
paupières pour acquiescer.
Madame Robin leva les yeux de son livre comme ils arrivaient près d’elle.
« Bonjour Sébastien ! Tu viens me faire la visite ? ».
Il sourit.
D’habitude, c’est elle qui venait le voir et lui tenir compagnie dans sa
chambre.
Elle s’était prise d’amitié pour cet adolescent terriblement marqué dans sa chair par cette
maladie de la pierre qui sclérosait ses membres, le statufiant peu à peu. Il s’exprimait avec beaucoup de difficultés mais son regard vif et intelligent «écoutait» tout ce qu’elle disait et,
Madame Robin, que des rhumatismes déformants avaient rendu invalide depuis de nombreuses années, s’était réfugiée dans la lecture et n’aimait rien tant que de faire partager sa passion en
dissertant interminablement. Sébastien était l’auditeur rêvé. Elle lui avait prêté ses romans et lorsqu’il en avait lu un, elle le lui commentait en long, en large et en travers. Il ne
l’interrompait jamais… mais…ô ravissement de la vieille dame, il semblait acquiescer aux analyses de Madame Robin, qui, professeur de lettres, buvait du petit lait devant ses airs intéressés et
approbatifs.
« As tu- lu : L’Alchimiste ? » s’enquit-elle.
Il fit, des paupières, signe que oui.
« Bon fit-il…Bon…Bon ! ».
Elle sourit, aux anges. Elle aussi avait beaucoup apprécié le roman de Paul Coelho qui
venait de faire un tabac dans le monde de l’édition.
« N’oublie jamais la leçon, Sébastien :
« Lorsque tu veux vraiment une chose, tout l’Univers conspire à te permettre de
réaliser ton désir ».
Elle était tout imprégnée de cette phrase et la distillait comme les glycines, tout à
l’heure, distillaient leur parfum.
Vouloir vraiment une chose…Il savait bien, Sébastien, ce qu’il voulait !
Il voulait marcher comme autrefois quand il était petit garçon et courir après les papillons
et les grenouilles. Il voulait bouger les bras pour jeter bien loin cet appareillage qui l’entravait et soutenait son pauvre corps déjeté !
Brusquement les deux idées se télescopèrent sous son crâne :
« Vouloir vraiment quelque chose… Mon imagination créatrice ! »
Madame Robin continuait de pérorer mais il ne l’entendait plus.
Il avait fermé les yeux. Il se concentrait sur ses pensées. Puisque le «général» et Madame
Robin se mettent là où mon imagination les a mis, se disait-il…et Mademoiselle de Poulpiquet aussi… je peux lui faire confiance. Puisque mon pauvre corps ne veut plus m’obéir, il faut que je le
persuade. Si je le veux vraiment, si je fais appel à mon imagination créatrice…
A travers ses cils entrouverts, Sébastien se laissait bercer par les jeux de lumière du
soleil sur les vaguelettes du bassin. Mme Robin ronronnait toujours à son oreille. Il réfléchissait. Il se souvint d’un livre que lui avait prêté
Madame Robin sur Alexandra David-Neel, une ethnologue française qui avait étudié le peuple tibétain et qui racontait avoir, par la force de son imagination, créé un égrégore de serviteur. Il
avait trouvé la lecture du livre, ardue. Certes, il avait beaucoup d’avance sur les adolescents de son âge, car confiné dans la maladie et la lecture il avait beaucoup mûri … mais il avait
demandé à Mme Robin ce qu’était cet « égrégore ». Elle n’avait pas bien su lui expliquer. Mais maintenant cela lui parut clair.
Il prit une résolution terriblement affirmée : Lui, Sébastien, il utiliserait
son imagination créatrice… pour marcher ! ! ! Oui, pour refaire fonctionner ces bras faméliques, ces mains diaphanes aux longs doigts
inertes qui pendaient lamentablement. Le problème était posé.
Dès lors, Sébastien résolut de consacrer toute son énergie à le résoudre. D’énergie, son
corps n’en utilisait guère. Je suis, de fait, se dit-il, dans la situation des lamas qui s'immobilisent pour se concentrer. Il se concentra sur une idée fixe : Il imaginait un Sébastien au
corps souple et délié. Il me suffit d’y croire vraiment se persuadait-il…
Mais ce combat était inégal. Les douleurs de ses membres perclus lui rappelaient fréquemment
son état. Il refusait cependant d’abdiquer. Il faut que je me concentre plus et mieux, songea-t-il.
Il demanda à Mme Robin des ouvrages sur le yoga.
« Tu veux faire du yoga ? » s’étonna-t-elle. Comment
pourrait-il ?
« Con-cen-tré ! » fit-il.
« Ah ! tu cherches des techniques de concentration ?
Pourquoi ? ».
Bref, elle lui fournit des livres sur le yoga et la sophrologie. Au hasard de ces lectures,
quelque peu ésotériques, il lut en fin de volume un résumé d’un ouvrage sur l’hypnose. Il n’eut de cesse que Mme Robin ne lui procure l’ouvrage convoité. Cependant, ses efforts demeuraient
vains.
Mais quand le désespoir l’assaillait il redemandait à son amie l’Alchimiste et relisait
inlassablement cet encouragement :
« Lorsque tu veux vraiment une chose… ».
Ah oui ! Il le voulait ce Sébastien alerte qu’il imaginait chaque soir au bord du
sommeil. Patience, avoir patience… écrivait Paul Coelho dans son ouvrage. Sébastien s’impatientait. Son lecteur automatique à commandes vocales
tournait et tournait les pages. Il tomba, un jour, incidemment sur une description de technique d’auto-hypnose et s’en imprégna.
Sa maladie semblait lui laisser une période de rémission. Si le mal ne régressait pas… du
moins, il n’empirait plus.
Un jour, à la cantine il y eut un charivari à propos d’un nouveau venu qui avait englouti le
gâteau d’Amélie, la gamine à la frange blonde, qui poussait les hauts cris :
« Gourmand ! gourmand ! ».
Peut-être suis-je aussi trop gourmand se dit Sébastien. Il faut que je procède par
étapes.
Après le repas, pour calmer les esprits échauffés par cette échauffourée, Colette emmena le
groupe des jeunes à la bibliothèque et leur passa un compact-disque de chants grégoriens.
Sébastien était là, calé dans son appareillage electromécanique. Bercé par la mélodie, il
entreprit de se mettre en état d’auto-hypnose et s’endormit en se répétant intérieurement :
« Sébastien bouge la main…Sébastien bouge la main… ».
Le petit groupe rêvassait dans une douce somnolence, lorsque soudain Amélie laissa fuser,
interloquée :
« Sébastien bouge sa main ! ».
Colette ne réagit pas sur l’instant. Mais lorsqu’Amélie répéta :
« Sébastien bouge sa main ! » d’un air d’effroi étonné, elle regarda et resta
bouche bée. Sébastien bougeait les doigts au rythme des chants grégoriens.
« Bougez pas ! Bougez pas ! » dit-elle impérativement, mezzo-voce, je
reviens… » et elle se précipita en courant chercher le médecin-chef.
En voyant une aide soignante entrer en coup de vent dans son cabinet le docteur Rieux eut un
haut-le-corps.
« Sébastien bouge la main !… Sébastien bouge les doigts ! …là, à la
bibliothèque ! ».
Le docteur Rieux connaissait trop bien le cas clinique de Sébastien pour n’accorder aucun
crédit à cette assertion. Mais la bibliothèque était là, toute proche. Parfaitement incrédule, avec l’intention de remettre en place cette oie blanche… il la précéda à la bibliothèque. Et il
faillit en laisser choir sa pipe.
Au milieu d’un cercle d’enfants curieux, échangeant à mi-voix des réflexions, Sébastien
engoncé dans son « Moniteur » battait la mesure de ses doigts gauches… de ses doigts réputés statufiés et immobiles à jamais !
« Incroyable ! Incroyable ! » bégaya-t-il «incroyable…Il a retrouvé le
mouvement ! ».
Sébastien était toujours en état second lorsqu’on le véhicula jusqu’à sa chambre. Ses doigts
s’immobilisèrent lorsqu’il n’entendit plus le chant. On remis la mélodie et les autres cliniciens appelés purent constater l’inimaginable !
Lorsqu’il ouvrit les yeux, un moment plus tard, le chef de clinique était penché sur
Sébastien :
« -Tu sais que tu vas mieux, mon gaillard !
-Ah ? » fit Sébastien.
« -Tu as bougé les doigts !
-Ah ! » fit Sébastien. Et il sourit aux anges.
De ce jour, le processus étant enclenché, les progrès s’enchaînèrent.
Sébastien tourna la page 233 de l’ «Alchimiste», de la main droite et lut:
« Et le jeune homme se plongea dans l’Âme
du Monde, et vit que l’Âme du Monde faisait partie de l’Âme de Dieu, et vit que l’Âme de Dieu était sa propre âme. Et qu’il pouvait, dès lors, réaliser des miracles ».
FIN